Pierre Desproges
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Les grandes obsessions desprogiennes...

Le racisme

Réquisitoire contre Siné

Françaises, Français,
Belges, Belges,
Bougnoules,Bougnoules,
Fascistes de droite, Fascistes de gauche,
Mon président, mon chien,
Monsieur l’avocat le plus bas d’Inter,
Mesdames et messieurs les jurés
Public chéri mon amour,
Bonjour ma colère, salut ma hargne et mon courroux… coucou

L’homme qui stagne aujourd’hui sur ce ban de l’infamie où le cul du gratin s’écrasa avant le sien, cet homme, mesdames et messieurs les jurés, ce morne quinquagénaire gorgé de vin rouge et boursouflé d’idées reçues, présente à nos yeux blasés qui en ont tant vu qu’ils sont devenus gris, la particularité singulière, bonjour les pléonasmes, d’être le seul gauchiste d’extrême droite de France.

Xénophobe même avec les étrangers, rebonjour, masquant tant bien que mal un antisémitisme de garçon de bain poujadiste sous le masque ambigu de l’antisionisme propalestinien, misogyne jusqu’à souffler dans sa femme pour économiser sa poupée gonflable, pardon Catherine, plus primaire encore dans son anticommunisme que les asticots moscovites présentement occupés à bouffer Brejnev de l’intérieur, Siné, la baguette sous le bras, et le béret sur la tête comme un Guevara de gouttière va sa vie à petits pas, tel un super Dupont mou, plongeant mollement dans le fluide glacé de son troisième âge.

Suite du Réquisitoire contre Siné

(…) Tel Tino Rossi pétrifié dans le Marinella roucolophonique depuis les accords de Munich, Siné s’est figé depuis deux décennies dans les mêmes petits clichés franchouillards de gauche où s’enlisent encore les laïcs hystériques de l’entre-deux guerres et les bigots soixante-huitards sclérosés que leur presbytie du cortex pousse à croire, contre vents et marées, que le Canard Enchaîné est toujours un journal anarchiste, et le gauchisme encore une impertinence.
En 1963, Siné imitait le corbeau, à l’envol de la moindre soutane. Vingt ans plus tard, Siné continue d’imiter le corbeau à la sortie des presbytères, mais les curés ne portent plus de soutane, et qui c’est qu’a l’air d’un con à faire croa-croa au passage d’un bodygraph?

La constante dans l’œuvre de Siné, mesdames et messieurs les jurés, c’est que cet homme ne connaît pas le doute. De même que Michel Jobert pauvre puce ministrable sait que les Français n’ont pas besoin de magnétoscope, Siné sait que les curés sont tous des salauds. Siné sait que les riches sont tous méchants et cons, et que les pauvres sont tous gentils, et cons. Grâce à quoi il peut se permettre de fourrer le moine Raspoutine et Mère Teresa dans le même sac à corbeaux, ou l’abbé Pierre et le curé d’Uruffe sous la même calotte.
En ce qui me concerne, mesdames et messieurs les jurés, et ce qui me concerne me passionne autant que m’indiffère ce qui vous concerne, c’est vous dire, en ce qui me concerne, j’ai toujours été fasciné par les détenteurs de vérité qui, débarrassés du doute, peuvent se permettre de se jeter tête baissée dans tous les combats que leur dicte la tranquille assurance de leur certitude aveugle. Non-voyante, devrais-je dire. Pardon aux obturés du globe.

Malheureusement, j’ai le regret d’avoir à vous le dire, monsieur Siné, mais cette vertu sereine d’où se dresse quiconque croit détenir LA vérité, cette mâle assurance qui distingue le fort du faible, la bête humaine du Pierrot sentimental et, en un mot, l’homme de l’enfant, cette vertu n’existe pleinement à l’état fonctionnel que chez une seule catégorie d’êtres humains chez qui on l’exige avant de leur confier nos vies et nos frontières, et ces êtres humains, ce sont les militaires.
Vous êtes un militaire, Siné. Vous êtes un sergent. Vous connaissez l’ennemi, tacatacatac, qu’on vous file un tromblon à la place de votre feutre à Mickeys, et tacatacatac, vous allez tuer, détruire, écharper. Vous êtes de ces pacifistes bardés de grenades et de bons sentiments prêts à éventrer quiconque n’est pas pour la non violence.
Que vous le vouliez ou non, quelque chose en vous évoque ces bigots du manichéisme pour qui la guerre de 14-18, c’est la guerre entre les méchants Allemands et les gentils Français. Et non pas, comme l’a dit l’autre jour un petit garçon de 10 ans, dans l’émission de Michel Polac où vous graffitez chaque semaine, « La guerre contre les Allemands et les Français. » (…)

Éditions du Seuil, Tôt ou Tard /

Les Juifs

On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle ?
Vous pouvez rester. N’empêche que.On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.Il est vrai que les Allemands, de leur côté, cachaient mal une certaine antipathie à l’égard des juifs.
Ce n’était pas une raison pour exacerber cette antipathie en arborant une étoile à sa veste pour bien montrer qu’on n’est pas n’importe qui, qu’on est le peuple élu, et pourquoi j’irais pointer au vélodrome d’hiver, et qu’est-ce que c’est que ce wagon sans banquette, et j’irai aux douches si je veux… Quelle suffisance !
Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Je n’ai personnellement aucune animosité particulière contre ces gens-là.Bien au contraire. Je suis fier d’être citoyen de ce beau pays de France où les juifs courent toujours.
Je sais faire la part des choses. Je me méfie des rumeurs malveillantes. Quand on me dit que si les juifs allaient en si grand nombre à Auschwitz, c’est parce que c’était gratuit, je pouffe.

Textes de scène / Editions du Seuil, Tôt ou tard /

Les références de Pierre...

« Les racistes sont des gens qui se trompent de colère. »
Léopold Sédar Senghor

«Moins le Blanc est intelligent, plus le Noir lui paraît bête.»
André Gide

«Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres.»
Romain Gary

«Le jour où moi, juif, je serai traité de con, je saurai que c’est la fin de l’antisémitisme.»
Pierre Dac

« Il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde.»
Luis Régo

Peut-on rire de tout, peut-on rire avec tout le monde ?

A la première question, je répondrais oui sans hésiter, et je répondrais même oui, sans les avoir consultés, pour mes coreligionnaires en subversions radiophoniques, Luis Rego et Claude Villers.

S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. Au reste, est-ce qu’elle se gêne, elle, la mort, pour se rire de nous ? Est-ce qu’elle ne pratique pas l’humour noir, elle, la mort ? Regardons s’agiter ces malheureux dans les usines, regardons gigoter ces hommes puissants boursouflés de leur importance, qui vivent à cent à l’heure. Ils se battent, ils courent, ils caracolent derrière leur vie, et tout d’un coup ça s’arrête, sans plus de raison que ça n’avait commencé, et le militant de base, le pompeux P.D. G., la princesse d’opérette, l’enfant qui jouait à la marelle dans les caniveaux de Beyrouth, toi aussi à qui je pense et qui a cru en Dieu jusqu’au bout de ton cancer, tous, tous nous sommes fauchés un jour par le croche-pied rigolard de la mort imbécile, et les droits de l’homme s’effacent devant les droits de l’asticot.


Réquisitoire contre Le Pen / Éditions du Seuil, Tôt ou Tard /

Les rues de Paris ne sont plus sûres

Les rues de Paris ne sont plus sûres.
Dans certains quartiers chauds de la capitale, les Arabes n’osent plus sortir tout seul le soir.
Tenez, mon nouvel épicier, M. Rachid Cherquaoui, s’est fait agresser la nuit dernière dans le XVIIIé.
J’aime bien M. Rachid Cherquaoui.
Il est arrivé dans le quartier il y a six mois.
Il venait de racheter le fonds de commerce de M. et Mme Lefranc qui périclitait.
Il faut dire que, pendant les heures d’ouverture de l’épicerie, Mme Lefranc se faisait pétrir par le boulanger.
Tandis que M. Lefranc en profitait pour aller boucher la bouchère.
Le reste du temps l’épicier se ratatinait sur des enfilades de ballons de muscadet, au Rendez-vous montmartrois de la rue Caulaincourt, en compagnie de M. Leroy, le boucher.
Les deux hommes s’estimaient mutuellement.
Outre qu’ils vaquaient aux mêmes trous, ils avaient en commun une certaine idée de la France faite à la fois de fierté municipale, de foie régional et de front national.


Théâtre Grévin / Éditions du Seuil, Tôt ou Tard /

Desproges vu par Philippe Meyer :

Pierre Desproges n’aimait pas les enfants. Ni les femmes. Ni les hommes. Ni les Auvergnats. Comment aurait-il pu ? Il savait d’expérience qu’il existe des enfants avares, des femmes lâches, des hommes garces et des Auvergnats capricieux. Pierre Desproges était un être singulier. Je ne veux pas seulement dire qu’il ne ressemblait à personne, mais aussi qu’il pensait, sentait, aimait, rejetait au cas par cas. Il n’était pas antiraciste. Il était a-raciste. (Pour ceux et celles qui auraient fait leurs études sous Jack Lang, le a- de a-raciste vient de l’alpha privatif grec et signifie l’absence).

« Le pluriel ne vaut rien à l’homme », chantait son cher Brassens. C’est l’une des rares choses dont Pierre était sûr, lui qui cultivait le doute et qui abominait ceux qui moulinaient des certitudes. On regrettera vivement que sa veuve et ses orphelines n’aient pas pensé, lors de l’autopsie, à faire vérifier que l’incapacité congénitale de leur seigneur et maître à penser par catégories ne venait pas d’une particularité physiologique rare, d’un gène peu répandu ou de l’excroissance de telle ou telle glande. On aurait pu tenter une greffe, réaliser une transplantation d’organe,entreprendre une manipulation génétique. L’incapacité congénitale à penser par catégories dont était atteint Desproges est, en effet, d’une rareté proportionnelle à son utilité et même à sa nécessité. Surtout ces temps-ci.

Pierre Desproges particularisait. Ceux qui généralisent lui foutaient les jetons. C’est pourquoi il leur envoyait des flèches. Il en envoya une bordée à Anne Sinclair lorsqu’elle déclara qu’elle n’aurait pas pu aimer Ivan Levaï s’il n’avait pas été juif. Il entendait qu’Ivan Levaï puisse être ou devenir arabe, peau-rouge ou costarmoricain sans avoir à renoncer à l’amour d’Anne Sinclair. La pensée d’un monde où l’on se promènerait en fonction de son étiquette lui mettait la rate au court-bouillon. Et, comme il avait gardé de la culture limougeaude dont il était issu (la culture, pas la race) un réflexe de méfiance, il soupçonnait que, derrière la pensée par catégories, il y avait quelques manipulations qui profitaient à des profiteurs. Derrière les jeunophiles, il flairait l’avidité des marchands de marchandises. Bien avant la presse et les juges d’instruction, il avait observé parmi les amis auto-proclamés du genre humain des aigrefins ivres d’amour d’eux-mêmes, de goût de l’argent et du pouvoir. Parmi ceux-là, il avait repéré des antiracistes professionnels faisant carrière sur l’exhibition de leur belle âme. C’est qu’il avait l’œil, Pierre Desproges, et, comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire, un œil qui faisait le détail. Ce n’est que l’une des raisons pour lesquelles il nous manque.

Philippe Meyer /

Desproges s’explique…


Je ne ris que des choses qui ne font pas rire, que des choses graves, entre autre, le racisme. Pris au premier degré, ça peut faire de la peine.

Europe 1 « Les N°1 de demain »
Une émission d’Olivier de Rincquesen




Bedos est l’honnête homme du musical. Je l’ai toujours aimé depuis que je l’ai vu avec Sophie Daumier. La seule chose que je regrette un peu, c’est qu’il soit engagé politiquement, sur une voie de garage. Il serait encore plus fort s’il se débarrassait de ça.
Mais il croit qu’il est de gauche. Moi je suis sûr de ne pas être de droite. C’est toute notre différence.

Catherine Degan, Le Soir, 28 novembre 84


Comment vis-tu l’intégrisme religieux ?
Oh ! là là. Ça me fait peur. Déjà la CGT qui manifeste dans la rue, j’ai peur, alors tu penses les mollahs…

La seule certitude que j’ai c’est d’être dans le doute
Entretien avec Yves Riou et Philippe Pouchain
Éditions du Seuil


 


Liste des commentaires sur ce sujet

19 commentaires

 

Bravo pour ce nouveau site. Desproges est mort vive Desproges !
Ecrit le 26 Août, 2008 17:21 par pilou
"Personne n'est indispensable, ni irremplaçable".

Celui qui pense ça, ne connait pas Pierre Desproges.

Ceux qui l'aiment (et je pense en premier lieu à son épouse et à ses filles, car il n'appartient vraiment qu'à elles), doivent regretter amèrement et cruellement son silence. Bien plus que nous.

Les évènements traversés par le monde (pas le journal) au cours de ces vingt dernières années, sans lui, m'ont semblé d'une fadeur comparable à celle de l'endive. Ah ! L'élection de Sarko ou les JO de Pékin sous sa plume...Je n'ose imaginer l'éclairage indispensable et nécessaire qu'il nous aurait servi.

Pierre Desproges: nous lui devons plus que la lumière.

Merci d'avoir cité ici Monsieur Philippe Meyer, à qui je suis "matitunalement" fidèle depuis des lustres, dans la lueur de ma salle de bains.

Bravo pour votre nouveau site.

Bien à Vous,

Pascal.

NB: je suis un boulimique de Pierre Desproges. De fait, je ne trouve pas ma taille dans les t-shirts...et je le regrette.
Ecrit le 28 Août, 2008 17:50 par Pascal Picco, Belgique
Ahlala, ce Desproges... formidable acide-sulfuricateur de bien-pensants!!! Quel dommage que plus personne n'ose dire d'hilarantes saloperies comme les siennes! On les aimait tant!!
RIP Pierrot, et bonjour à tes aticots!
Ecrit le 31 Août, 2008 01:02 par Etienne
AU SECOURS, DESPROGES, REVIENS!!!!!!!!!!!!!!!!!
Ecrit le 04 Septembre, 2008 20:47 par martine
eh bien ou,PIERRE,tu n'es plus là depuis 20 ans,je vais te parodier,quand on m'a annoncé ta mort,j'ai pleuré comme un gosse,quand j'ai appris celle de klaus barbie,j'ai repris 2 fois des cèpes,(je suis PERIGOURDIN,il faut changer de plat).Dommage que tu ne sois plus là,les pourris rendaient ton imagination fertile,et en ce moment tu aurais de quoi faire!!
Ecrit le 07 Septembre, 2008 09:35 par jusdemule
Pierre Desproges, tu manques tellement, étonnant non ?
Ecrit le 12 Septembre, 2008 12:52 par Mickaël
En 20 ans, le monde et le discours ambiant est devenu de plus en plus lamentable. Quand on y pense, il faut sacrement d'humour et de recul pour tenir. Si tu etais la aujourd'hui, il faudrait que tu deviennes X - Pierre pour te faire entendre: aujourd'hui la plupart des gens dorment profondement devant les ecrans plats et reves de BMW, boursoufles d'individualisme. Le second degre est mort, t'as qu'a voir le succes des "Ch'tis" pour comprendre le niveau de tes compatriotes. Mais tu y arriverais. En tout cas, je suis ce que je suis grace a Toi, MERCI. Le combat n'est pas fini...
Ecrit le 13 Septembre, 2008 22:49 par Bertrand, Grece
Quel bonheur de découvrir ce site et merci à ceux qui l'ont conçu.
Quelles richesses et intelligences dans ses textes.
De nos jours, comme les textes et leurs auteurs sont pauvres, vulgaires et surtout pas drôles!!!
Merci Pierre de revivre encore parmi nous, tu n'as pas vieilli!!!
Ecrit le 14 Septembre, 2008 19:54 par Martine B.
Desproges, c'est bien le seul artiste dont j'aie l'intégrale ! C'est aussi le seul dont on puisse déguster les écrits plusieurs fois. J'arrive même à lire certaines de ses phrases en boucle, comme pour les méditer. Grand !
Ecrit le 15 Septembre, 2008 11:02 par Goops
c'est bizarre cette insistance que vous avez à nous dire que Desproges était contre le racisme. Vous avez peur qu'on croit qu'il l'est à cause de ses sketches sur les juifs et certaines phrases de ci de là ???

Il n'y a pas que ce thème là dans son oeuvre non ? pourquoi ne retenir de Pierre Desproges, que j'adore, le seul "antiracisme" ? C'est céder au politiquement correct, ce qu'il n'aimerait pas.

Réponse :

Au cours des mois à venir, nous allons développer différentes « obsessions » de Pierre Desproges. Nous avons commencé par le « racisme », d’autres sujets sont ébauchés comme vous pouvez le voir dans la rubrique « obsessions » : « l’homme », « la femme », « la jeunesse », « la gloire », « le temps » etc.

Nous avons l’intention de proposer, à travers ces différents thèmes, la possibilité de rappeler ou de faire découvrir l’ensemble de l’œuvre de Pierre Desproges. Ce sera un travail de longue haleine…

La rédaction


Ecrit le 15 Septembre, 2008 20:11 par tartempion
Mon pauvre Pierre, heureusement que tu as fait valoir tes droits au repos éternel des guerrier du bon sens parce que le 21° siècle ne t'aurais pas amusé. Ils sont devenu tellement cons que tu passerais plus de temps dans les tribunaux que sur scène (et pas à ta place habituelle).
Quand je t'entends et je te lis, je me dis que tu vieillis bien mieux que nous.!
Take care
Bises
Ecrit le 16 Septembre, 2008 17:05 par Nono
Il a la joue posée sur sa main. Non pas les doigts tendus pour aller jusqu’à son oreille, mais repliés, comme si quelque chose le grattait. Sa main est surtout là pour supporter le poids de sa tête. Elle penche d’ailleurs, côté droit, est-ce que tout le poids de sa créativité se trouvait de ce côté là ? Et ce sourire ! Ce rictus idiot que tout le monde a longtemps pris pour l’accompagnateur docile du petit Jacques, pas le grand non ! Celui des dimanches de mes années soixante-dix, celui qui m’accompagnait pendant que le gigot finissait de refroidir dans mon assiette, pendant que les haricots verts que je détestais alors, en devenant plus froids, s’enrobaient de graisse tiède, perdaient leur couleur brillante et devenaient verdâtres. Pendant que mon frère, déjà grand, avait déjà le droit de quitter la table, de partir avec son survêtement Adidas orange, son casque repeint avec des ailes dorées (très mal dessinées) pour enfourcher son Piaggio, on l’appelait " le Ciao ", un au revoir à Papa et Maman, un bonjour aux copains, et aux copines. Pendant que moi, délaissant mon assiette, j’avais le droit d’aller m’asseoir dans le salon, regardant le Jacques et sa bande dire leurs pitreries. Mais finalement, j’adorais ces dimanches-là. Ceux où je ne devais pas avoir à embrasser ma grand-mère, ceux où je ne devais pas manger vers seize heures le sempiternel sandwich au saucisson, dont il ne me reste que le souvenir du pain rassis qui me coupait le palais. Ces dimanches où mon père en profitait pour dormir, dormir et encore dormir, pour se reposer d’une semaine qui ressemblait par avance à la prochaine. Ces semaines, qui finalement remplissaient chaque jour nos assiettes de viande et de légumes, ces semaines qui offraient l’essence de la mobylette, la peinture pour le casque, les bonbons pour pouvoir regarder la télé, quand le temps était encore loin de pouvoir les remplacer par une cigarette. C’était un amuseur. Un amuseur public. Il ne fit pas rire grand monde finalement. Il faisait partie d’une équipe de drilles, qui occupaient ces satanés dimanches comme les rond-points occupent nos croisements. On tourne autour, mais ne nous empêchent pas de continuer notre route. Et pourtant, grâce à lui, je fais souvent plusieurs fois le tour du carrefour, pour ne pas oublier que je peux décider à tout moment du chemin à prendre. Je tourne aussi autour de cette espèce d’énorme grain de beauté qui trônait entre ses deux sourcils, stigmate annonciateur du cancer qui allait le ronger, qu’il devait voir tous les jours comme une pointeuse, celle qui l’obligeait à écrire, à parler, à hurler toute la connerie du monde, avant que son temps ne se termine, en silence, dans l’indifférence d’une intelligence supérieure et si dérangeante qu’elle ne fit jamais l’effet de la mort d’un Coluche ou d’un Balavoine. Il n’a rien fait de grand finalement, mais il m’a fait grandir. Et tous ses écrits dont il ne reste rien, sauf quelques livres jaunis qui quelquefois repassent entre les mains de ceux qui comme moi n’aimaient pas les gigots, n’ont pas créé de fan club, n'ont pas fait couler de larmes, n’ont pas rendu les foules hystériques le jour de son décès. Il n’a pas créé les restaurants du coeur, il a juste fabriqué en le sachant sûrement la cantine de l’âme. On n’y mange pas les restes de la charité des autres, mais on y goûte plutôt à la merde de l’esprit, celle qui nous fait comprendre que notre vie n’est rien, qui nous fait prendre conscience de notre propre inconscience, celle de vivre sans même s’en rendre compte. Et tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a écrit, tout ce qu’il a parlé (il n’a jamais chanté), s’est inscrit dans quelques pauvres cerveaux, qui tous les jours y pensent, orientent leur vie, comme s’il regardait d’en haut et jugeait nos actes, avec ce sourire narquois qui n’amuse plus personne. Je crois qu’il savait déjà ce qui allait se passer. Il a bien fait de partir. Mais il est mal parti. Il n’a pas enfourché de moto, il n’aimait pas ça je crois. Il ne s’est pas vautré dans un quelconque hélicoptère, dans un quelconque coin de désert où personne n’ira. Il s’est juste éteint en crachant tout son sang, sûrement dans une chambre parisienne, il s’est éteint avec cynisme, sans panache. Dommage. Il aurait dû être un guide, il n’a été qu’un pauvre apôtre prêchant dans la vide. Mais au moins, il reste une image, celle de son sourire qui me dit tous les jours : " vous voyez, je suis mort, desséché, poussiéré, mais ton esprit à toi, je l'ai dépoussiéré."
Ecrit le 18 Septembre, 2008 23:20 par uusulu
Je rentre de Paris et te remercie Pierre de m'avoir reçu dans ton petit jardin de ronces. Je te savais différent mais à ce point-là, j'en ai été griffé.

Tu me manques, avec ton respect des autres, avec ta tolérance et avec l'amour qui transpirait de tes envolées si vraies.

Dois-je y retourner pour arracher ces épines où dire comme beaucoup d'autres que cette tombe est tellement la tienne ainsi ?

Salut, à la proch....
Ecrit le 17 Octobre, 2008 19:09 par SaChaise
Vous qui aimez Desproges, vous devriez lire Alexandre Vialatte,son cousin en poésie.
Ecrit le 15 Janvier, 2009 10:25 par Athime


Desproges était un grand, qui à notre "époque", aurait été condamné à comparaitre devant un tribunal, celui des médiocres.
A saChaise, "ta tolérance",... disiez-vous... Desproges vous aurait certainement répondu que la tolérance c'est tolérer l'intolérance des autres.
Ecrit le 16 Janvier, 2009 09:49 par lafarge
S'il faut dire quelques mots...putain de cancer, putain, qu'il serait utile aujourd'hui cet homme là pour dénoncer les mascarades politico-politiques et autres supercheries de caniveau.
Ecrit le 17 Février, 2009 02:56 par ARMERIGO
je suis trop jeune pour l'avoir connu mais je suis tout de meme fan!
c'est vraiment dommage qu'il ne soit plus là, aujourd'hui on doit se contenter d'un Dieudonné qui s'allie avec Lepen et qui mène une lutte acharnée contre Le Sionisme...c'est navrant!
Ecrit le 08 Juillet, 2009 16:06 par rachat credit
Dans le texte "Peut-on rire de tout" s'est glissé un "sans les avoir consulter" que Desproges aurait sans doute peu apprécié !

Vous avez raison...

La rédaction

Correction faite..

Premièrement, peut-on rire de tout ?
Deuxièmement, peut-on rire avec tout le monde ?
À la première question, je répondrai oui sans hésiter, et je répondrai même oui, sans les avoir consultés, pour mes coreligionnaires en subversions radiophoniques, Luis Rego et Claude Villers.
Ecrit le 20 Novembre, 2009 14:07 par Franck
oui vous nous manques Monsieur Desproges, au secours! aujourd'hui on ne peux plus dire un noir, un vieux, un juif ni un arabe comme si c'était un "gros mot", encore moins d'en rire sans se prendre un procès en diffamation ou les cris d'indignation des soi-disant bien pensants, je me délecte sans fin de vos écrits, les trouve toujours actuels, nous vous regrettons, vous êtes parti trop tôt, mais merci d'avoir existé
Ecrit le 26 Juin, 2010 02:59 par sophie ferrero

 


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